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Échec du FD

Après le renversement d’Ali Soilihi et le retour au pouvoir des vieux chevaux de l’impérialisme français, il devenait possible, contrairement à l’époque Ali Soilihi, de mener des activités politiques dans le pays malgré la terreur qu’inspirait les mercenaires. Les partis étaient interdits, on était à l’ère du parti unique, mais des partis existaient de fait comme celui mené par Abasse Djoussouf.

L’Association des Stagiaires et Étudiants des Comores (ASEC) pouvait se déployer dans le pays. D’un autre coté, la jeunesse du pays à travers diverses organisations culturelles avaient lancé OMSOMO WANYUMENI. Ce sont ces deux forces qui ont concouru à la création du Front Démocratique (FD) à l’occasion des législatives de 1982.

Le FD s’affirma rapidement sur la scène politique malgré sa clandestinité. Ses tracts et son journal USHE (le réveil) passaient au peigne fin toute l’actualité politique, économique et sociale. Les pillages des deniers publics étaient dénoncés, preuves à l’appui. A l’époque les prédateurs se cachaient et n’étalaient pas leur « richesse ».

Les militants faisaient preuve d’un haut esprit de sacrifice et de servir. L’origine insulaire ne comptait pas, les intérêts personnels ne primaient pas. La mobilisation était intense.

Le FD menaient un combat pied à pied contre le pouvoir des féodaux alliés aux mercenaires qui forçait le respect, y compris chez l’adversaire et les sceptiques. Il brandissait le drapeau de l’indépendance véritable, de l’intégrité territoriale, de la démocratie et du progrès social. Ses militants firent face avec détermination à une répression de tous les instants. Le patriotisme et la révolution avaient le vent en poupe.

Malheureusement, le processus se grippa à la suite de la gigantesque répression de mars 1985.

Le choc de mars 1985

Dans une situation troublée par une tentative de révolte des GP (la Garde Présidentielle créée et encadrée par les mercenaires), Said Nafion Zarcache, un dirigeant de premier plan du FD, choisit de trahir son parti et de le jeter en pâture aux mercenaires

Ahmed Abdallah et les mercenaires découvrirent l’existence d’une force organisée en pleine croissance qui menaçait sérieusement leur pouvoir. D’où un déchaînement furieux contre les militants du FD. La révolte des GP, « des drogués » malfaisants comme l’avait déclaré le président Ahmed Abdallah à RFI, est devenue subitement une tentative de coup d’État du FD.

La répression fut féroce. La pratique de la torture la règle. La résistance des militants fut sérieusement entamée. Cependant la base (ceux que ne connaissait pas le renégat Nafion) était restée quasiment intacte. Elle osa reprendre le flambeau avec audace. Il fut donc possible de rebâtir rapidement une nouvelle direction. Des liaisons entre les enfermés et ceux qui étaient dehors furent établies. Le FD reprenait un nouveau souffle après quelques mois d’adaptation à la nouvelle donne.

Malheureusement, la nouvelle direction fut à son tour démantelée vers novembre 1985. Une nouvelle vague d’emprisonnements décima les rangs des jeunes militants. Une certaine débandade s’ensuivit.

A l’occasion des fêtes de fin d’année 1985, Ahmed Abdallah « gracia » quelques dizaines de membres du FD, dont des dirigeants. Les libérés de décembre abattirent encore plus le moral des forces préservées. Une sorte de sauve-qui-peut opportuniste qui rejaillit sur l’ensemble du parti

Le FD perdit pied jusqu’à l’assassinat d’Ahmed Abdallah en novembre 1989. Moustoifa libéré, le bouillonnement politique de la période marquant la fin des mercenaires, amena un réveil du FD.

Un débat interne s’imposa tout naturellement : fallait-il participer aux combats politiques du moment ou prendre du recul, faire le bilan de la pratique du FD, revenir sur nos orientations passées. L’expérience avait prouvé que notre ligne présentait des failles sérieuses. C’est la seule explication de fond à la quasi débâcle qu’avait subi le FD. On prétexta que tout repli conduirait à la fin du FD, qu’il ne fallait pas imposer aux jeunes générations les dérives du passé. On renonça à tout ce qui faisait notre identité par un simple trait de plume et on avança une nouvelle orientation dite socialisme démocratique sans en expliciter le contenu.

Moustoifa fut candidat aux présidentielles de 1990 et obtint un score honorable (9%) passant devant des personnalités de premier plan du pouvoir des mercenaires. Cela confortait l’orientation prise et marginalisa les partisans du bilan. D’autant que certains de ces derniers rejoignirent d’autres partis durant les élections.

Mars 1985 ne fut donc pas une sorte de répétition générale qui allait nous faire gravir des nouveaux cimes. Au contraire il nous fit dégringoler. Le FD déclina au fil des années jusqu’à perdre son âme. Certains militants changèrent de camp, d’autres se mirent en congé découragés par les prises de position du parti. Aujourd’hui, il est l’ombre de lui même, ne menant aucun travail politique. Le FD est devenu un petit groupe qui ne pèse rien et qui se trouve à la remorque d’une opposition sans vision.

Pourquoi cet échec

Le bilan était nécessaire. Non pas pour vider des rancœurs, comme on a voulu le faire croire, mais pour cerner nos faiblesses et les corriger. La jeunesse doit tirer parti de toute l’expérience du mouvement patriotique passé comme de celle de tous les peuples. Dans un tel cadre, on ne peut qu’aller à l’essentiel dans la mise en lumière des causes fondamentale de la débâcle.

La sous estimation de l’ennemi

Le FD croissait. La répression était féroce, emprisonnements, tabassage, etc. La résistance était enthousiaste. On « jouait » aux héros. On avait l’impression de bénéficier de l’appui du peuple. On avait même cru possible de conquérir le pouvoir. Une thèse avait même été avancée sur la « prise du pouvoir sans le parti »

En vérité on avait pris des escarmouches pour la bataille. Mars 1985 allait montrer que lors des affrontements décisifs, le pouvoir menacé allait déployer des moyens autrement plus destructrices contre lesquels nous étions démunis.

Une vision coupée de la réalité du pays

L’orientation fondamentale du FD s’enracinait dans la vision maoïste de la révolution nationale. Une thèse générale qui considérait que la lutte pour l’indépendance nationale devait être menée par un front uni des larges masses dirigé par un parti représentant les intérêts de la classe ouvrière.

Cette thèse devait être appliquée dans les conditions concrètes de chaque pays. Nous nous en sommes tenus au dogme et avons joué au parti du prolétariat sans parvenir à unir les masses derrière nous. L’anti communisme primaire du pouvoir eut la part belle pour nous isoler.

D’un autre coté, force est de souligner que le programme du FD était resté général jusqu’au bout. On préconisait une réforme agraire qui assurerait les intérêts des paysans, une société d’économie mixte combinant capitalisme et socialisme mais on n’a jamais rien défini de façon précise. Mieux ou pire, on n’avait aucune vision sur l’éducation, la santé, la justice, etc. Lorsque des membres du FD se sont trouvés à la tête du ministère de l’éducation, ils ont « découvert » les problèmes et se sont débattus quasiment tout seul, avec leurs équipes. Ils sont passés comme tous les autres sans rien laisser d’innovant.

L’intégration aux masses : la base de notre échec

Dès le début nous semblions avoir compris l’importance cardinale de l’intégration aux masses. C’est ce processus qui devait nous transformer, nous sortir du camp de l’impérialisme qui nous formait pour le servir pour passer dans le camp du patriotisme. Malheureusement la pratique n’a pas suivi.

En France, il existait à l’époque (les années 1970) deux grandes associations : l’Association des Travailleurs Comoriens (ATC) et l’Association des Stagiaires et Étudiants Comoriens (ASEC). Nous nous sommes tous concentrés dans l’ASEC. Pourtant certains parmi nous travaillaient déjà et avaient tourné le dos aux études, ils auraient pu et dû s’engager dans l’ATC. L’entre soi confortable a prévalu. Les descentes du week-end dans les foyers des travailleurs comoriens apaisaient les consciences, procuraient un sentiment du travail bien accompli mais on était loin d’avoir épousé le point de vue des travailleurs.

Aux Comores, le FD s’est plutôt implanté dans la jeunesse lycéenne. Les efforts envers les travailleurs permirent de recruter quelques éléments avancés que nous avons, dans nombre de cas, transformés en intellectuels. Nous avons aussi contribué à l’essor du mouvement syndical.

Faute d’assise populaire, nous étions une sorte de mastodonte au pied d’argile.

L’échec du FD a porté un coup terrible au pays. Intervenant après celui d’Ali Soilihi, il ravagea le camp patriotique. Ses valeurs de patriotisme, de probité, de servir le peuple, furent balayées. Toute une génération fut mis hors-jeu à l’exception de ceux qui ont rallié avec armes et bagages les rangs de la féodalité et de l’impérialisme français, tournant ostensiblement le dos à tout leur passé militant. Le « Fedha rile » d’Ahmed Abdallah fondé sur la corruption et le pillage des deniers publics devint la mode. Le « tahombisme » surgit et prit son essor. Et cela dure.

Pour renverser la tendance, il faut oser repartir sur des nouvelles bases cristallisées dans un programme politique basés sur les valeurs et les objectifs du camp patriotique. Il faut vaincre le pessimisme, surmonter les méfiances insidieusement distillées, dépasser l’esprit de groupe et unir tous ceux qui veulent sincèrement que ça change.

L’horizon est incontestablement sombre mais il se trouvera toujours des Comoriens révolutionnaires pour oser relever les défis et comme par le passé, sortir le pays du joug de l’impérialisme français et de ses séides à sa solde.

Idriss(13/03/2021)


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